La course à pied est-elle vraiment naturelle?
Courir est toujours difficile au début, que ce soit pour les débutants ou pour les athlètes. Après 10 minutes, on a envie de s'arrêter. Dans mon cas, je ne pouvais même pas tenir 5 minutes. D’autres symptômes sont le souffle qui explose, les jambes qui brûlent, et l’impression que tout le monde aime courir sauf toi.
On t’a sûrement vendu la course à pied comme quelque chose de naturel. Alors qu’en réalité, le corps humain n’est pas censé aimer courir intuitivement. Voici quelques raisons abordées dans cet article, dont la mécanique (les muscles), le cerveau et le plaisir. À la fin, j’espère que vous vous sentirez moins seul, mais aussi comprendre la différence entre ce que le corps est capable de faire et ce que le cerveau nous fait ressentir!
Est-ce qu’on est fait pour courir?
Oui, on aurait tendance à le dire. Les humains sont nés pour courir, surtout pour la course d’endurance. L’idée derrière est que nos ancêtres pouvaient poursuivre une proie pendant des heures sous un soleil plombant jusqu’à ce qu’elle tombe de fatigue. Grâce à la transpiration et à leur efficacité, ils tenaient le coup sans problème.
Une belle histoire, devenue très populaire, mais cette théorie ne fait pas l’unanimité chez les historiens.Cette chasse à l'épuisement semble avoir été relativement rare et fait encore débat chez les chercheurs. On est donc fait pour courir globalement, mais avec des nuances.
Fait pour courir versus prêt à tout pour courir!
On peut être génétiquement programmé pour quelque chose, mais ça ne veut pas dire qu’on peut le faire facilement, n’importe quand et sans préparation. Avoir une capacité biologique ne signifie pas être prêt à l'utiliser efficacement.
On est fait, par exemple, pour digérer de la nourriture, mais si tu jeûnes pendant plusieurs jours et qu’on te sert un steak sauce au poivre au bout de ces quelques jours, tu vas pouvoir le manger, mais probablement que la digestion ne va pas très bien se passer. Tu auras quelques maux de ventre. Ton système digestif ne sera pas dans un état optimal pour faire son travail, même si, initialement, c’est son travail.
C’est exactement la même chose avec la course à pied. C’est dans notre anatomie de pouvoir courir et courir longtemps, mais dans un contexte donné, cela dépend de beaucoup de choses: l’entraînement, le volume, la mémoire physiologique du corps, la foulée, etc.
Le débutant n’aura jamais entraîné cette capacité génétique. Elle est là, mais le corps n’a pas encore appris à l’exploiter efficacement. Celui qui reprend après une coupure ou des vacances peut avoir perdu suffisamment d’adaptations pour que son corps se retrouve dans un état où il doit recommencer à reconstruire ce qu’il avait construit auparavant.
Dans les deux cas, on sent tous ou presque ce souffle crispé, ce corps qui n’a pas envie de coopérer. Ce n’est pas de l’incapacité, mais le décalage entre notre capacité génétique et notre état d’entraînement actuel.
Face à ce décalage : le rôle du cerveau
Explorons ce décalage qui n’est pas que mécanique ou musculaire. Une théorie influente proposée dans les années 2000 est celle du gouverneur central. Elle explique en gros que la sensation qu’on a lorsqu’on court n'est pas seulement une mesure de ce que notre corps fait vraiment à ce moment-là, mais une prédiction que notre cerveau fabrique en permanence pour anticiper ce que le corps va faire et ajuster la sensation d’effort en conséquence. Il agit alors comme un régulateur de sécurité, une protection.
Plus récemment, un autre chercheur italien s’est penché sur cette théorie et a proposé un modèle un peu différent, appelé modèle psychobiologique. Il stipule que ce qui nous fait ralentir n’est pas un mécanisme de protection caché, mais notre propre perception de l’effort qui nous freine.
Bref, même si ces deux modèles ne disent pas tout à fait la même chose, ils mettent en lumière une chose fondamentale : ce qu’on ressent quand on court, la difficulté, l’envie d’arrêter, l’impression que notre corps refuse l’effort, ce n’est pas une lecture directe de ce qui se passe dans nos muscles, mais une interprétation produite par notre cerveau.
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Cela ne veut pas dire que ces signaux sont faux ou imaginaires. Les muscles envoient bien des informations, le cœur s’emballe vraiment, la température augmente, tout ça est réel. Et le cerveau ne se contente pas d’enregistrer ces signaux passivement, il leur donne un sens et les compare à des références pour en faire une interprétation cohérente.
Ce sont donc ces interprétations qu’on ressent et non le signal brut. Et la nuance est importante. J’irais même jusqu’à dire qu’elle change tout! Le cerveau s’appuie sur les souvenirs, les références et ce qu’on connaît déjà de l’effort de courir pour construire cette interprétation. Donc, si on débute, le cerveau n’a aucune référence et il va être en mode panique considérant les signaux qu’il reçoit : le souffle qui accélère, le cœur qui s’emballe, la chaleur qui augmente, la tension dans les jambes, etc. Devant l’inconnu, il va interpréter le tout comme quelque chose de très dangereux et fera tout pour te pousser à arrêter. Alors que pour le coureur qui reprend, le cerveau a déjà connu tout ça et a déjà appris à trier les signaux. Il reconnaît le souffle court, la tension dans les jambes des premières foulées, mais pourtant, c’est aussi dur. En plus de la difficulté, on peut ressentir de la frustration face aux souvenirs de ce qu’on arrivait à faire avant, et le danger de la comparaison avec nos anciens chronos nous guette.
Malheureusement, après un arrêt, notre cerveau perd une partie de sa familiarisation avec ces sensations associées à la course à pied. On sait que le désentraînement peut causer la perte d'habituation aux sensations de l'effort. Fond, dans le doute, le cerveau devient plus prudent et sur-réagit comme chez le débutant, mais à partir d’un point de départ plus élevé.
C’est le même mécanisme qui agit dans les deux cas, avec la différence que pour l’un, le cerveau apprend pour la première fois, alors que pour l’autre, il réajuste ses références. Les sensations restent désagréables pour les deux types de coureurs.
Mais n’oublions pas que ces sensations sont souvent disproportionnées par rapport à ce qui se passe réellement dans le corps. On n’est pas aussi mal en point qu’on en a l’impression. La machine fonctionne mieux que ce que tu ressens. C’est le cerveau qui exagère pour mieux nous protéger.
Où est le plaisir?
Il y a donc le corps, il y a le cerveau qui interprète, et la troisième chose, c’est le plaisir, ou plutôt son absence. Pour ma part, après deux reprises de course post-accouchement et une reprise post-dépression, sans parler de mes débuts en course à pied, le plaisir, franchement, il n’y en avait pas ! Tant mieux pour certains qui vont en ressentir un peu 🙂On est essoufflé du début à la fin de sa sortie, on est fatigué, parfois nauséeux, et aucune trace de cette sensation magique dont tout le monde parle. La fameuse extase du coureur, le bien-être après l’effort, etc. Toi, ça ne vient pas. C’est peut-être même l’inverse.
On croit à tort que parce qu’on court, les endorphines vont automatiquement nous donner des ailes. Les endorphines jouent un rôle certes, mais elles ne suffisent probablement pas à expliquer à elles seules le bien-être ressenti après la course. D'autres systèmes neurochimiques, comme les endocannabinoïdes et la dopamine, semblent aussi intervenir. En gros, quand on court, notre corps fabrique différentes molécules associées au plaisir. Le cerveau les reçoit et, progressivement, il apprend à associer l’acte de courir à une récompense chimique.
C’est ce qu’on appelle un apprentissage associatif. Le même mécanisme qui fait que je salive lorsque je sens l’odeur du pain, des muffins ou des carrés aux dattes qui sortent du four dans une boulangerie. Mon cerveau a appris à anticiper la récompense 🙂
Bref, cet apprentissage demande du temps et surtout de la répétition. C’est pourquoi le plaisir n’est pas forcément au rendez-vous au début et peut apparaître progressivement avec la régularité.
Pour conclure, on voit bien que ni courir ni aimer courir n’est une chose automatique. La science met en lumière une plasticité, une capacité du cerveau à apprendre à associer la course au plaisir. Elle ne nous dit pas que cela arrive à tout le monde au même rythme ni avec la même intensité. La variabilité individuelle est énorme: certains ressentent ce plaisir après quelques semaines, d’autres après quelques mois, et d’autres jamais. Pourtant, ils peuvent continuer à courir pour d’autres raisons, comme le besoin de défi, l’envie de sortir ou simplement de prendre l’air.
Que ce soit pour un débutant ou pour une reprise, ce manque de plaisir n’est pas à lui seul le signe que la course à pied n’est pas faite pour vous. Au début, c’est surtout le cerveau qui n’a pas encore créé les liens nécessaires et construit les sensations associées à la course. N’arrêtez pas alors que vous êtes peut-être à quelques sorties de ce basculement entre la difficulté et l’aisance, peut-être même vers le plaisir.
Beau et bel été!
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